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26 octobre 2010 2 26 /10 /octobre /2010 20:32

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Ils me semblent plutôt bien habillés; lui fait plus vieux qu'elle, épuisé, avec son teint gris, ses cernes, et ce sourire qui peine à s'inscrire sur sa bouche tant les soucis tirent son visage vers le bas. Pourtant, il n'est pas vieux; il possède un de ces masques dramatiques de comédie grecque de jeune vieilli prématurément.

Elle, elle semble vivante et en bonne santé, embellie sans doute par sa première grossesse et par toutes les promesses que contiennent amoureusement son ventre. Elle me sourit timidement puis regarde son mari, se reposant entièrement et complètement sur lui.

Ce petit couple vient de la Ruésie, le pays de la rue.

En vérité, ce n'est pas leur pays d'origine, ils viennent simplement d'immigrer en france il y a quinze jours à peine d'un de ces lointains pays d'ex-URSS de l'est où on ne sait pas trop ce qui s'y passe pour que 20% de la population demande l'asile politique à l'étranger. 1 million d'émigrés depuis 15 ans. Sur 4 millions d'habitants, 2 millions vivants sous le seuil de pauvreté, me dit le site sur lequel je me suis renseigné. Un pays où règne la guerre civile entre les peuplades locales, où les impôts ne sont plus payés faute d'organisation administrative centralisée, où le salaire moyen annuel des fonctionnaires est de 600€... puis-je les blâmer d'être venus en france où sur les 67 millions d'habitants, "seuls" 8 millions sont sous le seuil de pauvreté? Puis-je les blâmer d'être venus chercher une prise en charge idéale et gratuite en France pour leur enfant à naître? Si j'étais à leur place, accepterais-je de m'entendre dire que j'aurais dû rester chez moi parce que la France n'est pas mon pays?

"Vous parlez français?"

A ces mots, la jeune femme se tourne vers son mari, mouvement qui est une réponse à lui seul. Lui me regarde de ses yeux fatigués et me répond:

"Je parle petit peu anglais"

Je souris en hochant la tête. Ca sera loin d'être suffisant, mais soit. Alors que je leur fait signe de me suivre, je me dirige vers le bureau de consultation puis jette un coup d'oeil en arrière, fondant de compassion pour ce petit couple qui semble à peine oser me suivre et qui regarde les locaux avec de grands yeux. Ils rentrent et s'asseyent. Pendant tout ce temps, la sage-femme avait essayé de joindre un interprête, la cadre, et avait même pensé à l'unique sage-femme sachant parler russe qui était malheureusement de repos. Mais personne ne peut venir. On se débrouillera avec l'anglais.

"Comment ça va?

- She is tired ! We don't have bed, she can't sleep!"

Elle regarde son mari avec admiration pendant que nous parlons.Visiblement, elle ne comprend pas.

"Did you call 115?

- Yes, i do that every day! But there is no bed for her ! Do you understand? She must sleep, she must have a bed ! For the baby!

- Yes, we understand but... we don't have beds in hospital for that, the hospital don't have enough money."

Il nous jette un regard incrédule, et je le comprends. L'hôpital, pas assez d'argent? Il suffit de regarder les locaux et les machines de pointe pour se demander si une petite partie ne pouvait être investie dans des lits de secours pour les femmes enceintes en difficulté... mais la vérité est qu'administrativement nous ne pouvons pas héberger une femme enceinte si elle n'est pas atteinte d'une pathologie. Et être originaire de la Ruésie n'est pas une pathologie.

Nous faisons l'examen clinique, et je suis à la recherche de la moindre chose qui pourraient nécessiter une hospitalisation. Je me dis que l'avion a peut-être provoqué des contractions, que peut-être la fatigue lui donnerait une trop petite tension et des malaises, que le froid aurait pu lui donner un peu de fièvre... mais c'est dramatique à dire : cette ravissante jeune maman va parfaitement bien, le bébé aussi. Elle rayonne malgré ce qu'elle vit, et rit timidement quand je touche son ventre. Elle se rhabille.

L'homme revient à la charge, pessimiste mais pas résigné :

"It's important for her and the baby... she must have a bed.

- You don't have a house since 2 weeks?

- No !

- And the ... social assistant?

- We must call the 115. But... nothing..."

Ma sage-femme est désolée depuis le début de la consultation, cela se lit dans ses yeux. Elle prend le téléphone et compose le 115. 5 longues minutes passent sans que personne ne décroche, puis cela raccroche. La sage-femme recompose le numéro, et le combiné coincé entre l'oreille et l'épaule, elle écrit sur un papier en expliquant :

" In Rennes, there are 160 beds for women and families like you. Families with young babies ! 160. There are 200 000 people in Rennes. That's not enough !"

L'homme s'agite et montre le ventre de sa femme.

" But she... has a baby!

- Yes but... (et je sens que ces mots arrachent la bouche de la sage-femme)... the baby is inside now. It's a political problem... first for french people, after for foreigners. The president... don't give money for that."

La menace est lourde, dans cette phrase, et je ne sais pas si eux l'ont ressentie. Moi je sais que si les parents n'ont pas de logement après la naissance malgré toute l'aide sociale possible (rare, mais cela arrive), l'enfant sera placé en famille d'accueil.

L'année dernière, nous avons eu cours de droit sur les allocations et les prestations dont bénéficient les femmes enceintes, y compris les recours d'urgence, à savoir le minimum qui est donné à n'importe qui originaire de n'importe où sur cette planète pour peu qu'il soit en france avec un bébé dans le ventre. Cela comprend notamment un logement d'urgence.

Dans les textes c'est beau. En pratique, c'est très moche. Les budgets alloués à l'aide d'urgence pour les étrangers diminuent incroyablement chaque année; pas d'argent... pas de logement.

La sage-femme est gênée et triste, et moi aussi je suis peinée. Peinée de voir que dans notre pays riche, nous ne sommes pas capable d'héberger des femmes comme elle. Pas une seule fois le mari n'a parlé de lui, pas une seule fois il n'a demandé quelque chose pour lui. Tout ce qu'il voulait se résumait à un lit pour la femme qu'il aimait et qui portait leur enfant.

Alors que la sage-femme essaye pour la 3eme fois de joindre le 115, elle me regarde et me dit "Tu peux commencer avec la dame d'après? J'arrive".

Oui. J'oubliais que les consultations durent 20 min. Avec 10 min à tenter de joindre le 115, ce n'est temporellement pas possible d'être à l'heure. Je souris, et les salue d'un au revoir.  ** Je n'aurais pas beaucoup de temps pour manger ce midi, me dis-je en sortant, mais au fond... ai-je de quoi me plaindre? **

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Published by Ellis Lynen - dans Stage & Hopital
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commentaires

Paul 28/12/2010 03:54


Un film se déroule à l'envers de nos yeux. On se lève, on ouvre la porte en un vacarme d'hôpital. L'instinct de l'humain tel qu'on voudrait qu'il soit, humain. Tel le roi dans son palais on dévisse
les poignées une à une pour accéder au lieu saint. Sacralisé de son silence, de pleures d'avortons, de mioches et malheureusement de douleur aussi, car c'est humain la douleur. Alors on fait signe
à la dame qui traversa l'Europe - la belle, la vieille - le ventre plein. On l'alite et on lui dit que pour le moment elle peut rester là, après tout il y a quelques lits de libre encore pour les
urgences. Et on ressort on est heureux on montre son doigt du milieu à ceux qui ont les sous derrière le bureau.
Et la caméra sort des prunelles. Le ventre rond est là devant nous entouré d'une chaire sale et mal habillée accompagné d'un tas d'os fièrement décadent. On sait que la sonnerie ne sera pas suivie
d'un "Urgences bonjour". On se sent mal, mal pour cette personne, car l'instinct de l'homme est l'empathie.

L'altruisme il faut le voter.


adie 28/10/2010 21:35


Ca ne doit vraiment pas être facile de réagir face à ce genre de situation...la vie n'est pas toujours juste. Bon courage Marion !


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