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16 janvier 2013 3 16 /01 /janvier /2013 21:34

 P1000123guinNous poussons la porte, puis la seconde porte. En un regard nous embrassons la pièce, où règne le silence. A droite, le bar, avec quelques personnes assisent au comptoir. Il y a deux couples, la cinquantaine bien tassée, habillés chichement d'énormes pulls de laine blanc cassé dans lesquels ils semblent nager, de pantalons simples et de grosses chaussures. A mon « Hi! » me répondent seulement des hochements de tête, et peut-être un salut discret.

A gauche sont assis 6 hommes, en cercle, qui sur la banquette de bois, qui sur les nombreux tabourets qui parsèment la pièce. Sur les tables entre eux s'amoncellent des pintes de guiness vides, ou semi-pleines, avec cette mousse blanche épaisse qui s'accroche aux parois froides du verre. Ils nous regardent, tous. Et pour cause, ce n'est pas moi qu'ils regardent, mais bien le couple de français de mon âge, Clémence et Thomas, que j'ai rencontré plus tôt dans la journée. Ils sont violoniste et guitariste - enfin, bouzoukiste - et ils portent précieusement leurs instruments à la main, cachés dans leurs boites. Dès lors, le respect et l'attention des musiciens présents leur est acquise : les 6 hommes ont justement leurs propres instruments sur les genoux, violons, guitare folk, accordéon diatonique, banjo, flûtes irlandaises posées sur les tables... et toujours ce silence. Un des violonistes, un homme, la quarantaine, portant lui aussi son gros pull en laine d'Aran alors qu'il semble fin comme une baguette nous invite à nous asseoir là où ils avaient laissé leurs affaires. Eux-mêmes sont assis dans la partie du bar réservée aux musiciens, où même sans estrade ni spot lumineux, ils dominent la pièce.

 

Nous commandons nos propres guinness. La guinness est longue à servir, puisqu'elle se tire en pression en deux fois. Après que le barman nous ait dit que la seule bière digne de ce nom en irlande était la guinness avec un petit regard dédaigneux vers sa propre affiche d'une autre bière locale, il rajoute donc la deuxième pression. Cela fait deux fois que je fais l'erreur de tenter de payer ma consommation entre les deux pressions de ma consommation, puisqu'il y a un temps d'attente de quelques minutes. Mais à chaque fois – à Dublin et à Dingle donc – les barmen m'ont jeté un regard qui était clair comme de l'eau de roche, et qui disait « je ne t'encaisserai pas avant la deuxième pression ». Rituel, ou simple goût de savoir prendre le temps de faire les choses dans l'ordre? Je ne sais pas, mais ça m'a rappelé à quel point j'ai une mentalité déformée par la rentabilité de mon temps et de celui des autres. Un temps libre comme celui entre ces deux pressions de Guinness me semblait un temps perdu s'il n'était pas rentabilisé par l'encaissement.

Maintenant je ne sais plus si les temps libres ne sont pas finalement précieux.

 

Nous nous asseyons à une place privilégiée, presque dans le cercle. Une fois installés, ils entament un de ces airs irlandais qui me transportent: c'est l'accordéoniste qui lance l'air, c'est d'ailleurs lui également qui semble dominer le groupe de musiciens. D'un pas énergique il donne le rythme, et entame les premières notes afin que tous, sans un mot, sachent quel air suivre. Rapidement, les deux violonistes se mettent en branle, rajoutant la mélodie comme si elle venait naturellement se placer sur les accords qui sonnent déjà. Puis le guitariste, avec un faux air de Mouloudji, redonne un peu de fond et de rythme. Enfin, le banjo, et un homme bedonnant dont je n'avais pas noté l'originalité de l'instrument - pensant tout d'abord à un biniou – rajoutent en dernier leurs notes aiguës et un peu grinçantes. La vitesse de leur jeu m'épate. Je me concentre sur l'accordéoniste, et admire son jeu. Ils réalise avec une virtuosité et un tel semblant de facilité les poussés-tirés que j'en reste épatées; ses doigts volent sur les boutons. Je me penche alors vers Thomas, et lui demande discrètement quel est l'instrument qui ressemble au biniou sans en être. Il se penche à son tour vers moi et me murmure :

« C'est un uilleann pipe. Une forme de cornemuse qui se gonfle au coude.

- Ca ressemble à un biniou.

- L'origine de cet instrument vient de l'interdit imposé par les anglais, il y a quelques centaines d'années, de l'utilisation des instruments qui se gonflent à la bouche parce qu'ils incarnaient le paganisme. Les cornemuses, tu vois. Du coup, les irlandais ont inventé le uilleann pipe. Une cornemuse qui se gonfle au coude. C'est un instrument typique irlandais. Légende ou réalité... en tout cas l'histoire est sympa. »

Puis, très sérieusement, il se retourne vers les musiciens, notant dans son petit carnet la composition du groupe et les airs reconnus. Moi, cette histoire d'invention d'un biniou de coude me fait sourire, et je vois dans le choix de jouer de cet instrument le caractère de cet homme.

L'air se termine. Après un temps d'applaudissement, de nouveau le silence s'installe.

« Can I make some photos? je demande, trouvant ma voix limite grossière dans cette ambiance particulière.

- Sure ! Me répond l'accordéoniste avec un grand sourire sincère. Le joueur de banjo, qui a un air un peu allumé, les cheveux poivre et sel mi-longs et un tee-shirt blanc à motif informe, fait semblant de prendre la pose avec son banjo pendant que ses comparses s'esclaffent.

- Thank you, je réponds avec un petit sourire intimidé. »

C'est que personne ne parle, ou peu, ici. Mais du coup j'initie l'échange entre eux et nous, et le violoniste avec son pull d'Aran qui nous avait invité à nous asseoir regarde Clémence et lui montre toujours en silence le tabouret en face de lui.

« Can I join the seisún? Are you sure? »

Et lui de hocher à nouveau la tête en insistant du geste. Cet homme a l'air avare de ses mots, mais semble d'une politesse et d'une gentillesse irréprochable. Clémence, avec un regard pour son compagnon Thomas qui insiste pour qu'elle y aille, sort finalement son violon de sa boite, prend son verre et va s'asseoir sur le petit tabouret. Ils l'accueillent tous d'un sourire et attendent patiemment qu'elle sorte son archet et son instrument et soit prête à jouer. Cette fois ci, c'est le violoniste à la laine d'Aran qui commence le morceau avec sa mélodie. Un air sans doute connu, pour permettre à Clémence de participer directement. Puis une fois les trois violons en choeur, l'accordéoniste démarre et un autre air résonne dans la pièce pendant qu'en silence, je prend des photos et buvant tranquillement ma propre guiness.

Alors que les morceaux s'enchainent, Thomas m'explique à mi-mot toute la subtilité du jeu de musique irlandaise.

Eux-même viennent de Lorraine, où – vous vous en doutez – ils sont peu à en jouer. Je lui fait remarquer que Clémence ne joue pas comme les deux autres, elle tient l'archet à un endroit différent, et tricote beaucoup du coude. C'est beau quand elle joue, cela ressemble à une danse; et visiblement elle excelle dans son jeu, au vu des compliments que le violoniste au pull lui fait à la fin d'un des morceaux. Il lui demande si elle vient de Bretagne, ce qui fait sourire Thomas, qui m'explique aussitôt qu'on les prend pour des bretons quasi systématiquement quand ils jouent.

« Je joue de l'accordéon diatonique, exactement celui qu'il a, fais-je en lui indiquant le musicien du menton.

- En sol ré?

- Euh... bonne question... fais-je en me sentant juste ridicule.

- En Bretagne c'est généralement des Sol Do.

- Ah oui oui c'est ça moi ! Je murmure en me souvenant de l'étiquette collée sur le sommet de mon accordéon. Mais c'est un diatonique, à deux rangs, comme lui. Je suis contente de voir qu'il n'y a pas forcément besoin de 3 rangs comme on voit tout le temps.

-Tu sais, dans le comté du Kerry, où nous sommes justement, c'est le pays de l'accordéon diatonique. Il y en a partout! Hier on est rentré dans un pub à Killarney où il y en avait 4 à jouer. C'est... trop à mon goût. »

Et là, fière, bêtement, de jouer d'un instrument à l'honneur en Irlande, j'ai affiché un petit sourire satisfait.

 

Les airs se sont succédés. A minuit, le barman – très sympa, au demeurant – a fait clignoter les petits spots pour signaler que ça allait fermer. Le joueur d'uilleann pipe a donc été se resservir une guiness pour bien faire comprendre – toujours sans un mot – qu'il comptait bien faire trainer la fermeture. Et c'est reparti... Finalement je suis rentrée vers 01h du matin, des étoiles dans les yeux. J'aime ce pays. J'aime ces gens qui se respectent, qui attendent que l'air s'échappant du pub soit fini avant de rentrer. J'aime ces gens qui prennent le temps, qui aiment la musique et jouer ensemble.

 

J'ai envie de savoir jouer de l'accordéon.

 

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Published by Ellis Lynen - dans J'aime
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