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12 octobre 2012 5 12 /10 /octobre /2012 09:54

 

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Brusquement, le bus grince, puis s'arrête. Nous sommes tous légèrement secoués, et je m'agrippe machinalement à une barre de métal lisse et grasse de la sueur du tout-venant passé par là avant moi. Mes propres paumes sont moites. Je m'essuie distraitement les mains sur mon pardessus de laine bouillie en descendant le marchepied. Je regarde à droite et à gauche dans la foule des passants, puis repositionne mon foulard sur mes cheveux. Vite, ne pas rester là, on pourrait me remarquer.

A petites foulées j'avance sur le trottoir. Je cours presque en traversant. Vite. Plus vite j'y suis et plus vite c'est fini. Alors que je cours, j'essaye de ne plus penser mais tous mes efforts se révèlent vains. Je suis pétrie de peur, de culpabilité, de honte, de terreur et de tant d'autres choses. Autour de moi les gens se retournent, sous leurs parapluies, et me regardent d'un air étonné. Où va donc cette fille ? Que s'apprête-t-elle à faire ?

 

Vous savez, je suis pourtant de confession catholique ; j'ai été à la prière tous les jours depuis que je sais. J'ai demandé à Dieu de me pardonner. De me pardonner d'y penser, et d'élaborer tout ce plan. De me pardonner pour l'être misérable que je suis. De me pardonner de me taire et de ne dire à personne. J'ai pleuré dans mon lit chaque soir depuis que j'ai eu les symptômes. Les nausées, le ventre qui me ballonne, et puis surtout, mes menstruations qui ne sont pas revenues. Ces saignements pourtant haïs étant jeune fille, qui me tordaient le ventre de mille maux, qu'est ce que je les ai regrettés ! Je t'ai prié, Seigneur, pour qu'ils reviennent. Mais ils ne sont jamais revenus, et j'ai vu dans Ta décision le signe que tu me punissais de cet enfant pour le viol que j'ai vécu. Pourtant, c'était affreux. Je n'ai jamais voulu de cet homme, qui m'a prise ce soir là, quand je rentrais de l'atelier. Il m'a attrapé, m'a frappé et à moitié inconsciente, je n'ai pas eu la force, mon Dieu, de résister. J'aurais dû, malgré l'étourdissement, mais je n'ai pas pû. Pourquoi est-ce moi qui pâtis de sa méchanceté ? Mais cet enfant je ne puis le garder. Je n'ai pas de mari, comment pourrai-je trouver un parti avec cet enfant ? Comment pourrai-je le regarder grandir en y voyant un père qui me violenta ce soir là ? J'aurai dû l'abandonner ? Mais à mon travail à l'atelier ils auraient vu ma grossesse. J'aurais perdu mon travail. Et ma famille ? Seigneur, faites qu'ils ne sachent jamais. Permettez, dans Votre miséricorde, de porter seule ce fardeau.

 

C'est Bertille qui m'a dit où trouver cette femme. Je pouvais lui faire confiance, je savais qu'elle avait été la voir pour elle, il y a quelques mois. Mais Bertille n'a pas mes problèmes ; elle ne croit pas en Vous. Elle dit qu'elle est claire avec sa conscience, mais elle a quand même perdu son travail et sa situation. Elle a été rejetée de tous, et moi je ne veux pas ça. C'est son hémorragie qui l'a conduite à l'hôpital, parce qu'elle sentait qu'elle saignait trop. Là bas, les docteurs ont bien compris qu'elle s'était faite avorter. Ils ne lui ont pas donné d'anti-douleurs. Ils l'ont mise dans le dispensaire commun pour que tout le monde puisse voir qu'elle saignait et qu'elle s'était faite avorter. Et quand ça s'est arrêté, ils l'ont jetée dehors, comme une malpropre, en la traitant d'assassin et qu'ils allaient la dénoncer. Mais c'était il y a quelques mois, et Bertille n'avait pas donné son vrai nom.

 

J'ai peur de saigner.

 

Je suis arrivée devant la porte de l'immeuble. Je tremble, je transpire. J'ai peur ! Ma main tremble alors que je sonne. La concierge vient ouvrir alors que je pense faire demi-tour... mais c'est trop tard. Dans son regard, je vois trop de compassion. De compréhension. Cette femme sait pourquoi je viens. Elle m'a vu. Elle lit dans mon regard toute ma crainte et mon désespoir. Sans un mot, elle ouvre largement la porte, prend ma main, et me fait rentrer. Elle a les cheveux grisonnants, la cinquantaine, et est emmitouflée dans un châle de laine noir fait au crochet. Elle enlève mon foulard, passe sa main dans mes cheveux trempés, dégage mon front luisant de pluie d'une mèche égarée. Puis elle me dit : « 2eme étage, petite. » D'un hochement de tête, je lui fais signe que j'ai compris. Toujours aussi hésitante, je monte les marches de pierre de ce vieil immeuble. J'arrive devant une porte de bois dont le vernis est craquelé. Ma main tremble, mais pas ma résolution. Je frappe d'un unique coup à la porte.

 

Une femme bedonnante vient m'ouvrir. Elle sent la sueur et le gras de cuisine, et sa lippe est ponctuée de tâches. Contrairement à la concierge, elle n'a pas un sourire. Elle me regarde de bas en haut, semble m'évaluer, s'écarte pour me laisser le passage et me dit d'un air aggressif tout en claquant la porte : « Tu as l'argent ?- ...oui... 2000 francs c'est ça ? » fais-je d'une voix faible. C'étaient toutes mes économies. Je n'avais pas plus.

 

Elle se retourne alors et sans un regard me mène jusque dans la cuisine qui contrairement à sa propre tenue, est propre et claire. La table est dégagée, recouverte d'un drap qui n'est plus blanc depuis longtemps mais sans une tâche. Elle a été poussée dans un coin. Dans l'évier, une bassine avec les outils. Je commence à pleurer, je ne peux pas m'en empêcher, la vue de ces instruments est le catalyseur de ma peur et de ma culpabilité. Je m'enserre de mes propres bras en y cherchant du réconfort que je ne peux pas trouver ailleurs, et baisse les yeux alors que de grosses larmes glissent sur mes joues pour venir s'écraser au sol. Je sens que la grosse dame m'observe, mais elle ne dit rien. Elle attend. Les sanglots me secouent de longues minutes, alors que rien ne se passe, et je n'ai pas envie d'y aller et de le faire. Pourquoi suis-je là ? Alors que la question commence à s'imprimer dans mon esprit, la grosse dame me dit d'une voix neutre ;

« Ecoute jeune fille, je ne veux pas savoir ton nom. J'ai brûlé ta lettre. Tu as le choix, mais moi je n'ai pas toute la journée devant moi. Soit tu repars avec ton bâtard, soit tu retires tes jupes et tu t'installes sur la table. Ca prendra 3 minutes maximum, et tu seras libérée de tes soucis. C'est difficile, c'est douloureux, mais c'est rapide. Tu te tortures en réfléchissant, puisqu'en venant ici tu as déjà choisi. Alors ? » Alors j'ai retiré mes jupes et j'ai continué de pleurer. J'ai gardé mon pardessus, j'ai retiré ma culotte et me suis retrouvée les jambes nues dans cette cuisine froide.

 

Je m'assois au bord de la table, le drap adoucit seulement à peine la rudesse du bois du meuble rustique. La grosse femme a pris un tabouret, a mit une bassine par terre, entre mes jambes.

« Bon allonge-toi. Met les pieds sur le rebord. Voilà. Ramène ton bassin à plat. »

Rouge de honte d'exposer ainsi mon intimité à cette femme, les larmes continuent de couler sur mon visage, mais je ne sanglote plus. La peur me pétrifie.

« Ecarte plus les jambes. C'est bon. Bon maintenant il ne faut plus que tu bouges. Ca va être très douloureux, mais si tu bouges, ça sera pire et je risque de faire des complications. Et il faut que tu te taises, les voisins ne doivent pas t'entendre hurler. J'y vais. »

Malgré moi, je la vois se saisir d'une longue aiguille qui ressemble à une aiguille à tricoter. Elle écarte mon intimité avec deux de ses doigts gras qu'elle n'a pas daigné laver, puis inserre une grande cuillère dans mon vagin. Je revois cet homme sur moi, qui m'a prise ce soir là et j'ai l'impression de vivre un cauchemar éveillé. Elle se saisit de l'aiguille et la fait glisser le long de la cuillère. La pointe se perd dans mes chairs, je hurle.

« Tais-toi je t'ai dit !  »

Je me remet à sangloter en gémissant par à-coups. Je me mord la langue. Je m'agrippe au bord de la table. Au fond de moi, je sens que l'aiguille touche quelque chose et je hurle, je hurle malgré moi tant la douleur est vive. La grosse femme s'arrête et me lance une violente claque sur la cuisse.

« Ta gueule je t'ai dit ! Si tu recommences j'arrête et tu chercheras quelqu'un d'autre ! Tu veux que j'ai des problèmes ou quoi !!! »

Elle reprend son ouvrage, et fait des va-et-vient avec l'aiguille dans mon ventre. Je sens que quelque chose de chaud commence à couler et mon ventre me fait mal, si mal. Finalement, à moitié étourdie, je sens qu'elle retire l'aiguille et elle se saisit d'un torchon pour s'essuyer les mains.

« J'ai fini. Ca va saigner, c'est normal. Tu vas prendre ces infusions de sauge pendant 1 semaine, chaque jour, le matin et le soir. Ca va aider à chasser le bâtard. Si jamais ça saigne trop, va à l'hôpital. Tu seras reçue comme une chienne, mais au moins tu ne mourras peut-être pas. Si tu as de la fièvre, fait pareil, va à l'hospice. Tu auras des médicaments parce qu'ils ne peuvent pas te laisser mourir, c'est dans leur serment, mais crois-moi qu'ils en auront envie, que tu crèves. Tu vas avoir mal au ventre aussi, c'est parce que ton corps va chasser le bâtard, c'est des contractions. Maintenant file moi l'argent et va-t-en. Je ne veux plus jamais te revoir ici. Tu as crié alors que je t'avais dit de te taire ; j'ai risqué ma tête en acceptant de t'aider. Mais tu risques aussi la tienne si les voisins t'attendent sur le pallier. Bon courage, petite. Et fais attention à toi. »

 

 

Ce récit, pure fiction de ma part, aurait pu parler de toutes ces histoires qui se sont réellement passées il n'y a pas si longtemps.

 

Un peu d'Histoire ?

Après un temps de tolérance de 1923 jusqu'en 1939, où la pratique et le recours à l'avortement devenus des délits, étaient « simplement » punis d'emprisonnement, la loi redevient extrêmement répressive en 1942 en qualifiant l'avortement de « crime de haute trahison » passible de peine capitale par guillotine. C'est la période de la chasse aux avorteuses et aux avortées. Marie-Louise Giraud est exécutée pour avoir fait avorter 27 femmes en 1943.

En octobre 1972, lorsque mes parents avaient une dizaine d'année, l'avocate Gisèle Halimi fait acquitter pour la première fois une jeune fille de 17 ans qui s'était faite avorter suite à un viol. En 1972. 17 ans, victime de viol, et cela n'était toujours pas toléré ? L'affaire fait scandale, et mène avec d'autres actions de grande envergure comme le « Manifeste des 343 salopes » déclarant avoir vécu un avortement, et le « Manifeste des 331 médecins » déclarant les avoir pratiquées, à la loi votée en 1974 de Simone Veil légalisant l'avortement en france.

 

Au lieu d'une fiction, j'aurais pu parler de cette femme, Clotilde Vautier, qui a donné son nom à une rue quartier Villejean-Beauregard. Cette femme, artiste rennaise de renom qui exposait à Paris et Rennes dans les années 60 est décédée à l'âge de 28 ans d'un avortement qu'elle a réalisé seule, chez elle, parce que ses amis et connaissances du monde médical avaient refusé de l'aider. Pourtant j'ai décidé de raconter une fiction, d'une parce que je n'avais pas suffisament de matière sur cette femme, et de deux parce que je n'aurais pas osé faire revivre un tel moment en le salissant de mes ergotages. Pourtant, maintenant que je l'ai découverte, je ne l'oublie pas.

 

Bien que ce petit récit soit inventé, la technique de l'aiguille a tricoter fut bien réelle, et hormis les chanceuses qui ne finissaient pas stériles à cause des infections, les femmes mourraient effectivement d'hémorragies ou de septicémies. De même, il était « de bon ton » de faire souffrir les femmes qui étaient hospitalisées pour ces motifs, puisqu'il était facile de constater que ces complications étaient issues d'un avortement ; ce comportement punissif (bien que les avortements étaient rarement dénoncés aux autorités en raison du secret médical), était bien présent. C'est pendant ma première année de concours d'entrée en sage-femme, lors des cours d'histoire de la médecine, que mon excellent professeur de l'époque nous parlait de cette pratique courante que de dénigrer et d'humilier publiquement ces femmes pour qu'elles ne recommencent pas à avorter. Lui-même, interne à l'époque et qui n'est pourtant pas si âgé que cela, a connu les restes de cette tradition inhumaine mais pourtant si commune.

Où en sommes nous aujourd'hui ? 2 140 IVG sont réalisées chaque année en Ille-et-vilaine dans les centres d'IVG. 250 de plus sont faites en cabinet libéral par voie médicamenteuse. Les IVG pratiquées en France chaque année sont gratuites, libres, anonymes, réalisées à l'hôpital dans des conditions d'asepsie et de surveillance dignes d'un service de chirurgie. La prise en charge psychologique est assurée, l'éducation à la santé aussi même si cela semble ne pas porter ses fruits au vu des récidives parfois nombreuses d'IVG au cours de la vie d'une femme. Avoir pratiqué une IVG n'est plus une honte, aujourd'hui. C'est certes toujours un deuil, toujours difficile et culpabilisant, comme me le montrent ces larmes lorsque je demande aux femmes enceintes si elles ont déjà vécu des grossesses auparavant.

Comment ne pas parler d'évolution de société, d'avancée ?

 

Pour ne pas oublier, je profite de cette occasion pour faire ce travail de mémoire. On accuse notre génération d'oublier le passé. Je n'ai pas vécu cette époque, j'ai la chance d'être née plus tard et de ne jamais avoir eu à vivre ça. Pour autant, dans le récit des gens qui m'entourent, il n'est pas difficile d'y voir la douleur et la honte d'avoir cautionné ce bannissement.

Non. Je n'oublie pas, et faites que personne ne l'oublie.

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Published by Ellis Lynen - dans Stage & Hopital
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commentaires

une mère 05/05/2013 22:21

bonsoir,
oui, ce que tu décris, dans nos pays, c'est de l'histoire...
Mais pas dans tous les pays! Alors, oui, c'est important d'en parler. Et même chez nous, même en 2013, on en n'est pas toujours très loin.... (si vous avez la malchance d'avoir un gynécologue peu
ouvert, par exemple)

Ellis Lynen 06/05/2013 22:33



En france c'est de l'histoire en effet. Mais pour avoir été en vacances en Irlande en Janvier, ça pourrait être un billet d'actualité... ils essayent d'autoriser l'avortement de sauvetage
maternel...



Ellis Lynen 15/10/2012 15:57

Oui, moi aussi je trouve que la fermeture des petites structures locales au profit des grandes éloignées est une lourde perte en terme d'accompagnement. Cela ressemble de plus en plus à une
"fuite", et puis au vu des ressources parfois vraiment inexistantes de certaines classes de population, j'ai peur qu'on ne retombe un jour dans la technique à l'ancienne...

MylèneSF 15/10/2012 09:55

Bonjour, je découvre ce blog, belle surprise et quelle plume ;)
Je ne suis pourtant pas d'accord sur l'absence de honte liée à l'IVG d'aujourd'hui, les femmes que je rencontre l'ayant vécu en parle toujours. quand on leur laisse cette possibilité. De même que
la qualité des l'accompagnement, certains centre d'orthogénie y sont nettement plus attentifs que d'autres. Dommage que ce droit soit en péril en France, justement parce que de trop nombreux
centres ferment....

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