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3 janvier 2011 1 03 /01 /janvier /2011 00:38

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Il est, dans ce lointain pays qu'on nomme l'Indré, un petit village appelé Evelin. De toute part l'environnent falaises plongeantes, chutes d'eau et lacs immenses, c'est la contrée des mythes perdus. Dans les forêts de pins se cachent satyres et autres créatures d'époques révolues, les menhirs partent une fois la nuit venue s'abreuver au ruisseau délaissant dans leur sillage cent trésors, et les Dieux aiment à se pencher sur ces terres où le rêve fait loi. Le soir, ils chantent en choeur l'hommage des temps anciens où coulait des fleurs le miel et le lait, et rien ne peut être plus beau pour qui sait tendre l'oreille que les douces harmonies de ces milles Dieux unis.

Rien ne venait jamais troubler la paix d'Evelin, village béni et protégé des Déesses de la Concorde et de tant d'autres. Pourtant, par un matin de tempête une enfant naquit, et personne n'avait vu d'enfant si belle : ses boucles blond clair illuminaient la pièce mieux que ne le faisaient les bougies, et ses yeux ressemblaient à deux gouttes d'eau dans lequel le regard se perdait, noyé dans des miriades de reflets. Lorsqu'elle souriait, le coeur de ses parents et de leurs amis battait jusqu'à leur couper le souffle. Il n'y avait aucun doute, un Dieu avait caressé de sa bénédiction le nouveau-né.

Pourtant, la joie première passa bien vite. L'enfant nommée Soshué fit de l'ombre aux Déesses même en grandissant tant elle brillait par sa beauté, et à l'âge de quatre années révolues, l'une d'elles plus jalouse que les autres fondit d'une colère terrible devant l'enfant qui riait de ses jeux. Penchée sur l'épaule de la petite terrorisée par l'obscurité soudaine dans lequel le sort l'avait à jamais plongée, elle lui murmura : "Ta beauté je ne puis t'enlever, elle est le fruit d'un de mes frères. Mais lorsque tu te regarderas dans le miroir, tu n'y verras qu'ombres et suie. Le miel des paroles de tes proches aura goût de poussière. L'équilibre est enfin rétabli, bénie tu fûs injustement, te voilà maudite."

Ainsi grandit Soshué. Ses traits semblaient d'année en année plus fins que l'an passé, et on se disait qu'elle ne pourrait être plus belle. Pourtant, de belle elle devint magnifique, gagnant en majesté et en grâce ce qu'elle perdait en rondeurs de l'enfance. Ses amis, ses proches ne cessaient de lui faire part de leur admiration et de leur amour, jamais lassés de la regarder se mouvoir dans les rayons du soleil mais Soshué ne faisait que sourire avec ironie et amertume de ce qu'elle considérait dérisoire. "Ma beauté vous sied? Grand bien vous fasse, profitez de vos yeux ce que je ne peux admirer moi-même. J'échangerai mon visage et bien plus encore contre un rayon de lumière dans la nuit qu'est ma vie." Et ainsi passèrent les années; Soshué devint aussi aigre que le vin rançi, attaquant ses amis comme l'acide ronge le plus solide des métaux, trouvant dans la tristesse des autres un malsain réconfort. Avec la naissance de ses formes de femme vint le désir des hommes, mais tous désespérèrent devant tant de cruauté et de violence. Ses mots n'étaient que glace et cristaux coupants, et pas un ne réussit à poser ses mains sur la peau blanche et fine du corps de Soshué.

Chaque jour laissait place à un nouveau drame et bientôt les hommes comme les femmes d'Evelin la haïrent et l'évincèrent, et dans cet exil Soshué n'y vit que l'aboutissement de la malédiction de la Déesse. Par un glacial matin d'hiver, alors que la brume s'étalait sur le lac gelé et que le ciel entre les montagnes blanches n'était que grisaille, la belle tendit son poing vers les cieux et cria son désespoir "Ô Dieu qui se pencha sur moi lorsque je naquis , qui que tu sois, ma colère est pour toi! Cette gratuite beauté dont tu me pourvut fût ma malédiction, que n'aurai-je donné pour que tu te penches sur un autre berceau? " Alors, avec un terrible tremblement qui fit rouler le tonnerre du ciel, le Dieu lui répondit. " Ce cadeau que je te fis n'était que le fruit brûlant de l'amour qu'une enfant tant attendue avait fait naître dans le coeur de ses parents. Ta froide ingratitude ne mérite que ma colère! Froide et coupante tu es, glace tu seras."

Sous ces mots, Soshué tomba à genoux et pleura sept larmes qui roulèrent sur ses joues d'albâtre avant de se briser en mille éclats gelés sur la pierre, puis elle entendit son nom hélé derrière elle. Elle se retourna, et Ménélon, l'homme d'Evelin qu'on disait aussi laid qu'un crapaud lui parla d'une voix chaude et solide pour la toute première fois "Ô Soshué, amour de ma vie, pourquoi pleures-tu? Ton éternelle peine fait saigner mon coeur d'une exangue douleur. Tes larmes gelées m'achèvent." Et alors que le froid envahissait Soshué, les paroles de Menelon réchauffèrent son coeur, et elle sentit sur son bras la douce chaleur de sa paume.

"Toi, Menelon, tu dis m'aimer? Cela ne se peut, ici personne ne peut m'aimer alors que moi même je ne m'aime. Retire ta main de mon bras et retourne t'en."

Loin s'en faut, alors que la glace lui pétrifie les jambes et l'immobilise, elle sent sur ses lèvres gercées la braise de celles de l'amant. S'enhardissant, il la serre contre elle et cherche à la réchauffer de son corps, dans ce baiser il laisse s'enfuir tout l'amour qu'il lui porte, toute la chaleur que sa vue fait naître en lui. Il plonge alors son regard dans les deux yeux gouttes d'eau de celle qu'il aime, mais il n'y voit que trop clair; la glace l'a sculptée assise et désespérée.

Alors Menelon ferme les yeux et le froid de sa compagne l'envahit, ses mains et sa bouche collés à la statue de glace, il partagera le sort de celle qu'il aime. Peu à peu, la glace remplace ses chairs et ses larmes sont deux ruisseaux.

L'hiver, quand le froid transforme le lac en un miroir brillant, on retrouve au milieu de la brume les deux corps enlacés de Soshué et de Menelon. Si jamais vous passez à Evelin, dans le lointain pays d'Indré, n'oubliez pas d'y poser votre main et de leur donner un peu de votre chaleur.

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Published by Ellis Lynen - dans Ma patate
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commentaires

Dérisoire 04/01/2011 21:03


Quel éclat, je perds les mots que je n'ai jamais su dire.


Melmelboo 03/01/2011 19:58


Wahou :)


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