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11 février 2013 1 11 /02 /février /2013 02:05

http://farm8.staticflickr.com/7152/6809471143_a8151b9dbe_z.jpgQuand ils sont arrivés, je n'y ai pas cru. C'était un troisième enfant, elle avait une contraction douloureuse toutes les 30 minutes depuis 3h. Rapide calcul : elle en avait eu 6.

 

Il y a deux manières d'envisager le travail de sage-femme, ou de professionnel de santé en général. La première, c'est celle à laquelle on est formaté, parce qu'on doit forcément passer par là dans notre développement : protocoles médicaux, réponses catégoriques, et mine de rien, un peu de paternalisme car finalement, nous, après plus de deux cent accouchements, on sait ce que c'est d'accoucher. Certains se contentent de cette option toute leur carrière.

La deuxième manière d'envisager la santé et l'accouchement, c'est d'écouter, faire confiance et laisser choisir les gens sur ce qu'ils veulent faire de leurs vies.

 

Vous allez vous dire que je me la pète tranquillement en me plaçant tacitement dans la seconde catégorie. Non, honnêtement je n'y suis pas encore, on va dire simplement que j'y aspire, et de plus en plus. Je me rends compte que plus je me fais confiance, et plus je fais confiance à ces femmes, moins j'ai de "merdes". Appelez ça comme vous voulez, une "merde", c'est dans le jargon professionnel "un travail foireux", un accouchement "boucherie", une "fessectomie" (comprendre : une épisiotomie large et franche voire trop.) etc.

Encore une fois, je ne dis pas que je bosse mieux que les autres, et heureusement, car dans mon équipe j'ai des collègues formidables à qui je demande très souvent leur avis. 

Mais je sais maintenant où je veux aller.

 

Ainsi, j'ai pris l'habitude d'expliquer quasiment tout ce que je fais comme soin ou comme médicament, sur pourquoi et comment. Et généralement, je demande aux femmes si elles sont d'accord.

Ca les perturbe énormément.

" C'est vous qui savez." ressort souvent, ainsi que  "C'est votre métier, faites ce que vous voulez." ou bien encore "Ben j'ai pas le choix de toute manière!" Et moi de répondre que si, bien sûr, qu'elles ont le choix. On a toujours le choix, et jamais je n'obligerai une femme à subir quelque chose en outrepassant son avis, sauf si cela met en jeu sa vie et celle de son enfant. Car quand on prend un peu de distance, en quoi ai-je totale impunité sur ce que je fais aux corps et aux vies des femmes et des enfants que j'accompagne? Existe-t-il une loi qui les oblige à se soumettre à la sage-femme ou au médecin qui est de garde le jour où elles accouchent? Doivent-elles signer lors de leur inscription à la maternité un contrat avec moi qui me donne tous droits sur leurs vies?

Non. Bien sûr que non.

 

Aujourd'hui, notre époque vit un bouleversement sur ce rapport de force qui s'était installé entre le professionnel soignant et le patient. La notion de droit des patients a commencé à s'insinuer dans nos pratiques depuis la loi de 2002. Avant, cela n'existait pas. Et pour certains, cela n'existe toujours pas.

 

Pour illustrer un peu le propos, voici une anecdote qui s'est déroulée il y a quelques mois.

Dans ma maternité-chérie, alors que tout se passait très bien pour le travail d'une femme dont c'était le 4eme enfant (je vous trace brièvement l'histoire, elle était dépendante au cannabis, et certains professionnels l'avaient flippé/culpabilisée sur la santé de son enfant qui en patirait sûrement à la naissance alors qu'en cherchant un peu plus loin, ce fameux enfant ne risquait rien de grave), un médecin que je n'aime pas trop a mit son nez dans la salle, comme ça, pour voir. Sans frapper, il a ouvert la porte alors que la femme avait les cuisses ouvertes pendant que je l'examinais (allelujah, je met toujours un drap sur la femme au cas où). Il n'a pas non plus dit bonjour.

Il y a certains gynéco-obstétriciens que j'aime bien (une majorité), en qui j'ai totalement confiance et que j'aurais été ravie de voir rentrer, d'une parce qu'ils auraient frappé, de deux parce qu'ils auraient dit bonjour et se seraient présentés. Mais pas celui là.

"Elle est à combien?" il me demande, en regardant le tracé du monito.

Je n'ai pas répondu. Il a du coup été contraint de me regarder, et quand j'ai annoncé la dilatation et la présentation, j'ai regardé la femme. Car ce médecin, je ne lui doit rien.

"On est à dilatation complète, et le bébé est bien engagé maintenant. Félicitations madame!"

Oh, la femme, elle ne me regarde pas. Elle regarde le médecin, et je vois la panique dans ses yeux. J'arrive à lire dedans, elle pense forceps, césarienne, elle pense tout alors qu'il n'y a aucune raison.

"Ben fait la pousser.

- On s'installera quand elle en aura envie."

Il rigole.

" Des bêtises ! Depuis quand on leur demande leur avis?"

En cachant soigneusement la dame, je retire ma main, enlève le doigtier et nonchalamment, le lui balance dans la gueule, l'aspergeant de sang, de liquide amniotique et d'un peu de glaires vaginales.

Ah non merde, c'est ce que j'aurais aimé faire.

Je retire le doigtier et le met à la poubelle, sans répondre. Je me retourne vers la femme, qui me regarde en silence, prête à se remettre entièrement à nous, et j'ai honte. Honte qu'il ait dit ça. Honte de ne pas avoir le culot de le foutre dehors avec un coup de pied au cul. Mais mon devoir de confraternité m'en empêche, un devoir que visiblement lui ne se sent pas le devoir de respecter.

"Vous voulez qu'on s'installe pour la naissance?" fais-je en regardant la femme.

Le médecin prend un air ahuri en me fixant. Et je prie de ne pas avoir besoin de l'appeler pour une ventouse car je suis persuadée qu'il prendra son temps pour venir.

"Oui?" fait-elle en regardant le médecin.

Il est sorti. Et on s'est installé pour la naissance.

 

Mais l'histoire ne s'est pas arrêtée là. Le bébé a effectivement un peu faibli sur la sortie, mais elle poussait super bien son bébé et je savais que dans quelques secondes, il serait là, avec nous, et qu'ils ont bien le droit de faiblir un peu les bouts de chou, du moment que ça ne dure pas 10 ans. Les monitos sont retranscrits sur les ordinateurs de notre bureau, et ce fameux médecin est rentré, sans frapper, au moment d'une contraction et où la femme allait enfin sortir son bébé toute seule. J'ai sû, après, que l'interne avait interdit à son chef de venir, (on a une interne qui dépote) car je ne l'avais pas appelé. Il est venu quand même. La femme a arrêté de pousser. A commencé à pleurer car elle a vu forceps, ventouse. Le médecin ne l'a pas regardé, a regardé la tête qui était en train de sortir.

"Ah, il est là!

- Oui. Je n'ai pas besoin de vous."

Il est ressorti. J'ai passé 2 minutes à recadrer la femme qui était maintenant terrorisée, ne comprenait pas pourquoi le médecin était venu (moi non plus je n'avais pas compris), et enfin, elle a sorti son bébé. Elle l'a attrapé et s'est mise à pleurer de soulagement.

 

Quand je suis sortie, j'avais la rage. La vraie rage. Celle qui vous fait aller le trouver et demander d'un ton peu amène qu'il vienne plutôt quand on avait vraiment besoin de lui. Mais il était parti.

 

Le souvenir de cet homme, car oui, rappellons nous que ce personnage est simplement un homme, il va pisser, il va chier et il pigne quand il se cogne le petit orteil au coin de la table, cet homme incarne ce que je ne veux pas être et ce que je ne serai jamais. Il rejoint les rangs des gens que je suis heureuse d'avoir rencontré pour pouvoir dire qu'ils existent, et qu'ils ne me ressembleront pas.

Et bien cet homme me fera devenir une sage-femme qui demandera toujours si une femme est prête ou non à faire naître son enfant. Car c'est le sien. C'est son accouchement. Et c'est sa vie. Et elle poussera toujours 3 fois mieux quand elle l'aura voulu plutôt que pour un homme comme lui.

 

Bref, tout ça pour finir ma première histoire. Cette femme, dont c'était le 3eme enfant, qui avait ses contractions par 30 minutes. Je lui ai demandé si elle pensait que c'était le bon moment. Elle m'a dit oui. Elle a accouché, comme elle le souhaitait, 2 heures plus tard, sans péridurale, en ayant prit un bain, fait du ballon, marché, eu un monito en discontinu. Je n'ai pas rompu la poche des eaux alors que ça n'avançait pas franchement. Elle a accouché debout, elle a elle même attrapé son enfant. On a attendu que le cordon cesse de battre pour que le papa le coupe ensuite. J'ai même cédé en leur donnant un petit bout de placenta pour qu'ils plantent un arbre dessus dans le jardin, comme pour leurs deux ainés.

Avant, je prenais ces femmes pour des hallucinées. Mais je comprends de plus en plus qu'on veuille accoucher comme ça, car après tout qui suis-je pour les juger? Le papa m'a prise dans ses bras après la naissance en me remerciant d'avoir fait en sorte que ça ne se passe pas comme pour les deux premiers. Moi, j'avais eu peur car je les suivais dans l'inconnu en prenant des risques, pour moi, pour mon confort psychologique, et pour un éventuel procès si ça se passait mal.

 

Mais après tout, ça valait le coup.

 

Alors oui, je sais quelle sage-femme je serai. Ce que je ne sais pas, c'est si je veux un jour faire des accouchements à domicile (dans un cadre organisé et sécurisé bien sûr), ou devenir libérale et faire des accouchements sur plateau technique, avec enfin la possibilité de réaliser "une femme, une sage-femme". Un jour, oui, peut-être. On verra.

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Published by Ellis Lynen - dans Stage & Hopital
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commentaires

pétrolleuse 17/02/2013 15:55

Juste une remarque: Vous avez "cédé" en leur laissant "un petit bout de placenta". Et pourquoi pas le placenta tout entier? Il appartient à qui? A la femme ou à l'hôpital?

Ellis Lynen 17/02/2013 19:01



Alors, pourquoi un "petit bout de placenta"? Parce qu'ils ne m'avaient demandé qu'un petit bout, à titre symbolique. Ils n'avaient pas ramené une boite à chaussure pour mettre un placenta entier,
donc je le leur ai mit dans une petite boîte. Pourquoi "cédé"? Parce que le placenta est considéré comme un "déchet anatomique", il est brûlé. En effet, je crois qu'on a pas le droit de jeter ou
d'enterrer des organes n'importe où, on ne peut faire ça légalement que dans des centrales d'incinération.


C'est bête, mais c'est comme ça. Donc, oui, j'ai "cédé" parce que ça m'embête de me mettre en porte à faux avec la loi en leur permettant de faire ce geste symbolique. Alors personnellement, j'ai
mit le petit bout dans la boite, et c'est le papa qui l'a pris. Je ne considère pas le leur avoir donné. Voilà.


 



Anick-Marie 15/02/2013 20:22

Tu m'as donné envie d'avoir un gamin, ici, maintenant... Bon je suis toute seule alors ça risque d'être long. Merci tout de même pour l'espoir de cette dignité ! Ça m'a rappelé Ignace Philippe
Semmelweis, le lavage des mains en maternité. Oui, remettre en question cette sacro-sainte autorité qui a jadis fait des hôpitaux des mouroirs !

chloé 14/02/2013 10:54

en tant que femme, mère,citoyenne, soignante,j'ai envie de vous dire plein de choses, et en résumé ça donne : MERCI !!!

ophélie 11/02/2013 16:28

tu sais quoi? je t'aime.
et t'inquiète, tu fais partie des sages-femmes qui pour moi sont le plus engagées sur le chemin qui mène à ce que tu veux être.

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