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9 février 2011 3 09 /02 /février /2011 14:33

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Ca y est, je suis prête, la maman est prête, le papa ne sait plus s'il est prêt.

Je suis campée entre les jambes écartées de la future maman; le scyalitique derrière moi me permet de veiller attentivement à ce qu'il se passe en bas. A ma droite se trouve la table d'accouchement avec tout le matériel dont je pourrais avoir besoin pour la naissance. La sage-femme tient le capteur qui enregistre le rythme cardiaque du foetus, qu'on entend battre doucement. De l'autre côté des jambes se trouvent la maman et le papa, qui me regardent avec un peu de tension, et l'auxiliaire mère-enfant qui sourit calmement, partageant sa sérénité d'avoir vu tant de naissances.

Cela fait 8h que nous attendons tous ce moment; j'ai été là pour accueillir ce couple, j'ai été là pour entendre la maman souffler bruyamment pendant ses contractions, je lui ai posé sa perfusion, prélevé ses sérologies, j'ai touché son ventre et fait connaissance avec le futur bébé que je serais la toute première à tenir dans mes mains. Elle s'est agrippée à mes poignets pendant qu'on lui posait la péridurale, je l'ai examinée pendant ces 8h, je lui ai annoncé des dilatations de col, je lui ai expliqué comment son bébé avançait dans son corps, je l'ai rassurée sur ses craintes.

Là, pour la naissance, je ne stresse pas. Je porte une charlotte qui couvre mes cheveux, un masque dont les élastiques me scient l'arrière des oreilles et une casaque stérile bleue qui me couvre des poignets jusqu'aux chevilles. J'ai veillé à bien l'attacher derrière mon cou et autour de ma taille pour qu'elle ne me gêne pas. Mes mains sont recouvertes de gants stériles, comme une seconde peau en taille 6 1/2.

Nous sommes prêts !

"Bien, c'est parti pour la grande aventure ! A la prochaine contraction... vous prenez plein d'air, puis vous le soufflez comme dans un ballon de baudruche. Vous vous imaginez la chose? c'est vraiment une force qui vient du ventre et qui pousse en bas.

- euh... on va essayer, je suis pas sûre que je vais être capable de le sortir...

- mais si, mais si ! Vous pousserez comme ça 3 fois pendant une contraction. Entre les contractions on fait une pause.

- mais je ne sens plus trop les contractions, j'ai appuyé sur la péri tout à l'heure, je voulais pas avoir mal...

- bien, c'est pas très grave. Je vous aiderai à les repérer."

Je dépose sur son ventre le tissu absorbant stérile destiné à sécher l'enfant dans les premières secondes. J'en profite pour palper doucement son ventre et repérer le durcissement qui caractérise la survenue d'une contraction. De l'autre main, je l'examine pour repérer où est l'enfant dans son bassin.

"Il y en a une qui monte là, vous sentez?

- Oui...!

- Bon. Vous prenez plein d'air... et vous laissez échapper un mince filet d'air ! Allez, fort, fort en bas, là où sont mes doigts  ! Plus fort ! Et vous tenez le plus longtemps possible, encore ! Bien. Reprenez de l'air... huuuuumf... et on y retourne ! Allez FORT !"

Alors qu'elle pousse, moi-même je pousse. La sage-femme pousse. Mais c'est surtout le papa qui pousse, il vire au rouge bordeau, il respire en même temps que sa femme. Moi, je n'ai pas le temps d'observer tout ça car je regarde comment la tête de l'enfant avance.

" Allez, on recommence une dernière fois. Prenez plein d'air, et on y va, vous donnez tout ce qui reste ! Poussez fort ! ... bien, reposez vous."

La tête a avancé, maintenant on voit le sommet qui est visible. On propose au papa de regarder où la tête en est, il accepte et sourit en mimant à sa compagne la surface sortie; On propose à la maman de toucher son enfant avec ses doigts et alors qu'elle l'effleure, elle sourit et les larmes lui montent aux yeux. Mais le temps manque pour s'y attarder car déjà au bout de deux minutes une autre contraction vient et il faut pousser, encore, trois fois.

Il faut veiller à ne pas dépasser ainsi 30 minutes d'expulsion. Au bout de 20 minutes, je jette un coup d'oeil pour regarder le tracé du rythme cardiaque de l'enfant et interpréter comment il supporte la naissance: il va bien. Maintenant, une large partie du sommet de sa tête dépasse du périnée de la maman. Nous ne sommes plus très loin de la fin. Dans une ou deux contractions la tête sera complètement sortie. 

La maman gémit un peu, car malgré la péridurale elle ressent les tissus étirés.

"Il vous gêne?

-... oui!

- bien alors on ne va pas attendre la prochaine contraction. Allez y poussez."

Depuis déjà 5minutes, ma main gauche est continuellement posée à plat sur la tête afin de freiner sa sortie et permettre aux tissus de s'habituer au volume de la tête et ainsi de ne pas déchirer la peau de la maman. Ma main droite tient une compresse sur le périnée de la dame. Je suis agenouillée en triangle, un genou à terre et l'autre jambe solidement posée au sol. Je revois en un bref instant le tout premier accouchement que j'avais fait et où la sage-femme m'avait dit qu'on s'agenouillait devant une naissance. A l'époque, ses mains étaient posées sur les miennes et elle veillait au dessus de mon épaule. Maintenant la sage-femme ne regarde même plus.

La femme pousse, et alors que l'enfant avance je sens que c'est la dernière contraction. Les yeux fermés apparaissent, dirigés vers le sol, puis le nez. Ma main droite appuie sur la peau de la maman pour finir de "moucher" l'enfant, à savoir dégager complètement le visage. De très loin, j'entends la maman qui soupire, enfin soulagée.

" Super ! Arrêtez de pousser maintenant!

- Stop arrêtez de pousser!"

La sage-femme et moi poussons le même cri d'alarme d'une seule voix, mais moi je ne suis plus trop ce qui se passe de l'autre côté des jambes, car c'est à moi de travailler, et la chaleur sous la casaque est insoutenable. A croire qu'elles ont été inventées pour opérer dans le pôle sud ! En quelques secondes, je glisse mes doigts de la main gauche sur la nuque de l'enfant pour vérifier que son cordon n'est pas autour du cou, et justement il est là. J'attrape cette corde élastique mais rigide, la sors et la fait passer autour de la tête de l'enfant afin de le libérer. Pendant ce temps, la tête fait un quart de tour dans le sens inverse des aiguilles d'une montre, et l'enfant regarde le mur. En effet, pour sortir, les bébés doivent tourner et tourner dans des mouvements bien précis et dont l'apprentissage met a rude épreuve notre représentation 3D en L3 de notre formation. Je place mes deux mains du côté du menton et de la nuque et coince la tête entre mon index et mon majeur. Toujours à genoux, je suis prête pour la suite.

"Bien madame, vous allez pouvoir repousser pour les épaules !  Allez y!"

Moi de mon côté je dirige l'enfant vers le sol pour dégager l'épaule gauche, et un jet de liquide amniotique vient m'arroser l'épaule et les pieds.

"C'est bon pour la dirigée!"

La dirigée est l'injection d'ocytocine, qui réduit les hémorragies d'une grande proportion et qu'on réalise très précisément quand l'épaule antérieure de l'enfant sort.

Ensuite je redresse l'enfant vers le ciel pour dégager l'épaule droite, puis il tourne une fois encore pour sortir les jambes dans le bon sens, et on a l'impression qu'il tend les bras à sa mère.

Je reviens à la réalité et j'entends la maman qui pleure de joie car elle voit son enfant, enfin.

"Allez y madame, attrapez le ! tendez les bras!"

Une fois sur deux l'émotion est telle pour elle qu'elle n'ose pas l'attraper. Je sors donc l'enfant après l'avoir solidement attrapé sous les bras - parce qu'ils glissent vraiment beaucoup - et le rapproche d'elle, et elle finit par l'enserrer dans ses bras en pleurant et en souriant, le tout premier geste de maman. L'enfant pousse quelques cris quand il le veut bien, puis se calme vite. La sage-femme et l'auxiliaire sèchent rapidement l'enfant pour qu'il ne se refroidisse pas, puis le placent nu contre la peau de sa maman qui le regarde avec des yeux émerveillés.

Moi pendant ce temps, après avoir félicité les parents, je fait enfin appel à mon matériel et place des pinces tout au long du cordon. Une première, puis une deuxième toute proche.

"vous voulez couper le cordon monsieur?

- Oui."

Alors que dans ces instants la mère ne sait plus trop où elle est, le calme et le pragmatisme des messieurs m'a toujours impressioné. Oui, ils ont décidé de couper le cordon et c'est affirmé avec un ton assuré quand bien même l'accouchement aura été très impressionant pour eux aussi. Je prend donc les ciseaux qui sont sur ma table avec une compresse stérile et les lui tend, puis lui indique qu'il faut couper entre les deux pinces. Il peine un peu, parce qu'il n'imaginait pas ce cordon gluant aussi résistant, mais enfin il réussit et je le félicite à nouveau.

Je place une troisième pince tout en bas du cordon, qui dépasse encore du périnée, puis prélève un peu de sang dans une des deux artères du cordon afin de mesurer le pH et interpréter ainsi a posteriori le bien-être de l'enfant pendant la naissance. Je place une autre poche à recueil sous les fesses de la maman pour mesurer les saignements de la délivrance. J'attrape le plateau à placenta, le place entre la maman et moi. De ma main gauche, j'appuie derrière le pubis de la maman pour vérifier si le placenta est décollé - dans ce cas, le cordon ne remonte plus quand j'appuie sur l'utérus.

"Bien madame, ce n'est pas complètement fini ! Il faut sortir le placenta. C'est moins sympa qu'un bébé, mais c'est tout mou. Allez y, poussez!"

Elle se concentre de nouveau et pousse. Je suis prête à attraper le placenta, et de l'autre main j'oriente la progression en tenant le cordon. Puis il sort enfin, pas très ragoutant et bien des parents ne souhaitent pas le voir. Dans la culture musulmane, certains parents veulent l'emmener chez eux, car ils l'enterrent et plantent un arbre dessus. D'autres veulent que je leur explique comment c'est fait, et je leur montre la poche à deux membranes dans laquelle l'enfant était recroquevillé. En même temps, je vérifie qu'un bout du placenta ne soit pas resté dans l'utérus, tout en mesurant d'un coup d'oeil les saignements de la maman. Ensuite je met le placenta à la poubelle puis regarde s'il y a eu une déchirure ou non du périnée. Aujourd'hui, il n'y aura rien eu. Je lui fait une petite toilette, touche son utérus pour voir où il est, s'il est bien rétracté et dur, je vérifie ses saignements, mais tout va bien. Je range la pièce, coupe la péri et sors.

Voilà. Une petite fille est née.

 

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Published by Ellis Lynen - dans Stage & Hopital
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commentaires

td 05/04/2011 19:16


Réponse aux commentaires du 11/02 : mais il exsite de super maternités où les femmes ont leurs envies, où celles-ci sont respectées tant qu'il n'y a pas de complications, où la sage-femme a le
temps de masser, marcher dorloter et donc juste accompagner les femmes et leurs conjoints.
Où ??? dans les petites maternités que l'on veut fermer car elles ne sont pas rentables.
Mais juste pour les sages-femmes qui pensent qu'accompagner et savoir prendre le temps est un art , et pas courir, crier, s'agiter et ne pas se souvenir de chaque accouchement le soir même.


Ellis Lynen 09/04/2011 20:32



Et je pense même que ça pourrait être réalisable en grande maternité, si tout le monde y mettait du sien. En tout cas, je me sens bien de faire ce que tu dis... quand j'aurais un peu plus
d'assurance dans la prise en charge !



Magali nizzoli 03/04/2011 13:44


Ben moi ça m'a fait pleurer....


Ellis Lynen 09/04/2011 20:33



Pleurer... de nostalgie? pleurer d'horreur? :/



amelie 15/03/2011 14:12


ça vend grave du rêve !! Tu veux bien venir faire mon accouchement ? ;)


Ellis Lynen 09/04/2011 20:34



Toi tu ironises un peu trop mam'zelle ! L'accouchement, c'est quand tu veux, et pour de vrai en plus :-*



Ellis Lynen 11/02/2011 19:02


Non, effectivement, ça ne vend pas du rêve. C'est très médical parce que j'ai raconté l'accouchement tel que je le fais aujourd'hui en tant qu'étudiante. Heureusement, j'ai vu des manières bien
plus naturelles d'accoucher, sans lumière vive, sur le côté, sans péri, où la maman attrape son enfant et où nous avons les bras croisés dans le dos.
Mais ces femmes sont rares, ces situations sont rares, car elles nécessitent des mamans qui ont travaillé beaucoup la naissance pendant la grossesse - gestion de la douleur, assouplissement,
connaissance de son corps etc -. Pour autant, elles existent ! Et tout le monde n'est pas capable de faire ça :D


Melmelboo 11/02/2011 17:32


Ca ne vend pas du rêve mais on s'y croirait presque ! C'est chouette de lire ça :)


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